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05/05/2010

Commission de Mossoul

Le problème des minorités selon le carnet irakien du Col. Albert Paulis (1925)


Enquête en Irak

 

Dès 1924, la Société des Nations (SdN) eut à arbitrer un différend de frontière sérieux entre la Turquie et l’Irak, sous protectorat britannique. La contestation portait sur une demande de la Grande Bretagne, à savoir l’incorporation dans le nouvel Etat irakien du vilayet de Mossoul, une ancienne province pétrolifère du défunt Empire Ottoman située en territoire kurde. En conséquence, une Commission des Frontières fut instituée et conduite par trois commissaires qui s’en allèrent investiguer en Irak de janvier à mars 1925 en vue de remettre leurs conclusions à la SdN : Einar af Wirsèn (Suède, Président de la Commission), le Comte Paul de Téléki (Hongrie) et le Colonel Albert Paulis (Belgique). Ce dernier consigna le contexte politique explosif, les témoignages recueillis ainsi que diverses observations dans un carnet journalier.

 

Dans le document présent, concentrons-nous sur le sort des minorités chrétiennes (assyriennes en particulier) suivant ce qui fut rapporté par A. Paulis. Nous y ajoutons quelques précisions visant à définir davantage le contexte.

 

Le pouvoir politique des statistiques

 

Selon A. Paulis, le Roi Faycal d’Irak déclara à la Commission lors de son discours de bienvenue que le vilayet de Mossoul comptait 300.280 personnes (248.380 Musulmans dont 173.000 Arabes). Les 127.280 qui restaient étaient des minorités : 59.380 Kurdes; 16.000 Turkomans; 30.000 Chrétiens (18.000 Chaldéens, 7.000 Syriens et Catholiques, 5.000 Jacobites); 6.000 Juifs; 14.900 Yézidis (adorateurs de Satan) ainsi que 1.000 d’autres religions. A la lecture de ces statistiques, les Arabes apparaissaient en tant que majorité. Mais plus récemment dans le Kurdistan Observer, le Dr. Nazhad Khasraw Hawramany cita un document d’Einar af Wirsèn à propos de la distribution ethnique dans le vilayet de Mossoul incluant Kerkouk : la Commission observa que les Kurdes y étaient en majorité, ce qui représentait près d’un demi-million de personnes sur un total de 800.000; ces derniers chiffres rejoignent ceux avancés par les Britanniques où les Turcs n'apparaissent plus que pour 8,2% (contre 29,2% selon la version officielle turque) si l'on se refère à la thèse d'Aryo Makko à l'Université de Göteborg sur la médiation de la SdN à propos de cette affaire.

 

Ces différences notoires mettent en évidence le manque de fiabilité des statistiques justifiant l'adage selon lequel on peut leur faire dire ce que l'on veut, ici à des fins politiques : d’un côté celles du Roi reprenant fort habilement une source turque (ndlr : probablement fort ancienne) contre les Kurdes et les Turcs eux-mêmes !; de l’autre côté, la partie kurde faisant référence aux données d’E. af Wirsèn et de la Commission qui semblent être tout de même plus actualisées. Quand aux Turcs, il n'est pas surprenant qu'ils aient cherché à montrer de leur côté, à tort ou à raison, qu'ils étaient nombreux dans ce vilayet. Quoi qu’il en soit, les chiffres confirment l’existence d’importantes minorités dans la zone disputée. Bon nombre de personnes de toutes les communautés furent interrogées à Mossoul, Arbil, Kerkouk, Altyn Koepru, Souleimanié, Rovandouz, Alkosh, Dohouk, Amadia et les environs. Et il devint évident que la Commission était amenée à travailler au milieu d’un brassage de cultures et de religions ainsi qu’à informer la SdN sur le statut précaire des minorités persécutées (surtout des Chrétiens à cette époque-là). Néanmoins, A. Paulis eut à expliquer aux représentants des minorités que la priorité de la Commission consistait à évaluer la validité de la « Ligne de Bruxelles », cette frontière au nord séparant l’Irak de la Turquie, établie à la Conférence de Bruxelles (1), plutôt que de se pencher sur une autonomie impossible pour chaque minorité.

 

Le problème assyro-chrétien

 

A. Paulis écrivit qu’en 1914 les Assyriens se rangèrent du côté russe. Suite au retrait de ces derniers, ils luttèrent avec les forces anglaises contre les Turcs qui organisèrent une expédition punitive contre eux en 1924, et dont les échos se firent entendre durant la Conférence de Bruxelles. Les Assyriens durent fuir et depuis le 24 septembre 1924 ils étaient temporairement installés à Mossoul et aux alentours. Selon M. Sasson, Directeur des écoles de l’Alliance israélite en Irak, les Chrétiens furent maltraités par les Turcs durant la Grande Guerre parce qu’ils avaient essayé de se débarrasser de l’Empire ottoman alors que les Juifs avaient été laissés en paix pour n’avoir pas pris parti.

 

Mgr Berré, archevêque dominicain de Bagdad et envoyé spécial du Pape, qui avait vécu longtemps dans le pays, était à Mardine en 1915 durant les massacres des Chrétiens. Une délégation des réfugiés de Djezireth (3 hommes et 1 femme) rapporta d’horribles détails sur cette époque. La femme, particulièrement émouvante, raconta que sa famille et enfants furent massacrés sous son nez par des soldats kurdes durant un pillage. Quatre de ses nièces furent vendues et revendues plusieurs fois, elles étaient encore détenues par les aghas kurdes et la femme n’avait reçu aucune autre nouvelle d’elles. Elle qui était riche autrefois était désormais obligée de travailler comme servante pour survivre. Les Turcs revendirent les biens chrétiens aux Kurdes pour un prix ridicule mais l’argent ne fut jamais reçu. Heureusement lorsque les fugitifs arrivèrent à Zakho, ils bénéficièrent de la protection de Mohammed Agha qui s’opposa à tout massacre.

 

D’autres ecclésiastiques racontèrent que depuis la Grande Guerre, les massacres avaient cessé dans la partie asiatique de la Turquie mais qu’à la suite de la guerre gréco-turque les Chrétiens furent expulsés, eurent à aligner leurs jours de fête sur le calendrier musulman et ne purent plus faire sonner les cloches de leurs églises; que le gouvernement kémaliste était encore plus xénophobe et anti-chrétien qu'auparavant. Selon Mgr Joseph Simon, chorévêque et vicaire patriarcal des réfugiés persans assyro-chaldéens, ces malheureux, persécutés par leurs voisins kurdes quittèrent massivement leur territoire  en 1919. De 65.000, ils tombèrent à 30.000 à cause des tueries et des décès durant l’exil. Le gouvernement britannique les confina près de Bagdad. Mais certains d’entre eux quittèrent cette plaine torride et s’en retournèrent vers leurs montagnes perses malgré les risques. Plus personne n’entendit parler d’eux.

 

L’épisode assyrien, relaté dans “The report of Iraq” de 1924 est un autre exemple d’incompréhension mutuelle entre communautés. Il fut rapporté à A. Paulis par le Col. Lawrence, commandant du Régiment des Levies, également par l’évêque de Kerkouk et Sabi Bey (expert irakien de la Commission) : en juin, un soldat assyrien de la garnison de la ville fut frappé à l’occasion d’une dispute futile dans le Bazar. Les Assyriens incendièrent certaines échoppes dans le quartier musulman et tuèrent une vingtaine de Musulmans. Le régiment fut consigné et les Musulmans du Bazar organisèrent des représailles contre les Chrétiens en ville avec pour résultat une dizaine de victimes supplémentaires. Pour les Chrétiens, l’incident fut orchestré depuis la Turquie; d’après les Musulmans, les soldats assyriens utilisaient la ville à la manière de conquérants. Qui racontait la vérité ? Personne ne le sait.

 

A Dohouk, une ville longeant la rivière du Tigre, la Commission remarqua beaucoup de réfugiés assyriens parmi une population d’évidence pro-turque étant donné que de nombreuses personnes baisèrent spontanément la main de Djevad Pacha, l’assesseur turc. Selon deux prêtres chaldéens d’un village comportant environ 200 familles chrétiennes, et entouré de villages musulmans, des contacts positifs purent être restaurés à la suite du départ des Turcs. Sous le gouvernement turc ils étaient battus et volés, la plupart de leurs plaintes étaient ignorées et beaucoup de Chrétiens disparurent progressivement. A. Paulis nota que d’une façon générale les maisons chrétiennes étaient groupées, voire bâties comme des petites forteresses pour pouvoir soutenir un siège. Il écrivit aussi : « Nous sommes frappés par la différence entre les villages chrétiens biens bâtis et propres et les villages ou villes turques et kurdes que nous avons visités. Af Wirsèn, de Téléki et moi-même avons la même impression d’être dans un environnement plus civilisé. »

 

D’autres témoignages furent apportés par les délégués d’Amadia (9.000 Assyriens et Chaldéens ainsi que 2.000 réfugiés de différentes tribus du Tihari), conduits par Mgr Francis, évêque chaldéen d’Amadia, et par d’autres prêtres des environs : « Il n’y eut pas de massacres comme dans les autres régions mais des meurtres isolés; certains officiels turcs cupides encouragèrent les Kurdes à les attaquer. Avant la Guerre, les exactions journalières provenaient des aghas kurdes. Ces persécutions, pour la plupart horribles, augmentèrent sous le jeune gouvernement turc. Il y a deux ans, quand les Turcs vinrent à Rovandouz, Abdul Atif, un agha, attaqua deux de nos villages et massacra 72 Chrétiens. Les communautés kurdes et chrétiennes pourraient vivre en paix si les aghas n’excitaient pas leurs gens contre les Chrétiens. L’actuel gouvernement d’Irak supprima ces abus mais pas dans la région de Van (ndlr : en Turquie). C’est la raison pour laquelle presque tous les aghas sont favorables à la Turquie. »

 

Qui sont les Assyriens ?

 

Certains Pères qui vécurent suffisamment longtemps avec les Assyriens du nord firent une description de ces derniers à A. Paulis : les tribus assyriennes vivaient de par le passé dans une quasi-indépendance dans leurs montagnes. Ils payaient un tribut à leur patriarche commun pour administrer le pays et rétribuer les Turcs sur une base annuelle pour pouvoir vivre en paix. Les Assyriens avaient leurs propres lois et traditions; leurs coutumes étaient très primitives : le meurtre pouvait être réglé par le versement d’une amende mais la famille de la victime avait le droit absolu de tuer le meurtrier ou l’un de ses proches. Le vol était soumis à une pénalité financière. L’adultère était sanctionné par la mort, l’épouse déçue avait le droit de se faire justice. Les actifs d’un défunt étaient partagés entre les fils. Les filles étaient exclues parce que la plupart du temps elles se mariaient dans une autre tribu et les biens appartenant à une personne ne pouvaient pas passer à une autre tribu.

 

Le pouvoir temporel et religieux était exercé par un patriarche, la fonction étant héréditaire dans la même famille par la voie collatérale. Le vieux patriarche des Nestoriens ayant été assassiné par les Turcs [Kurdes de l'Agha Simko en réalité], le pouvoir fut tout d’abord exercé par son frère qui mourut rapidement de maladie, laissant sa succession à son neveu qui fut sacré archevêque à seulement 11 ans. Le jeune homme, 17 ans en 1925, étudiait en Angleterre. Jusqu’à sa majorité, le pouvoir spirituel devait être exercé par l’assemblée des évêques et sa tante, Lady Surma d’mar Shimum, assumait la direction temporelle. La Commission se rendit chez elle, dans une zone non musulmane de Mossoul, où, nota A. Paulis, les femmes avaient la face non voilée. Sa maison de modeste apparence était habitée par d’autres familles assyriennes. Agée d’environ 45 ans avec une jeune figure entourée de cheveux blancs, elle était vêtue élégamment à l’occidentale et s’exprimait dans un anglais correct. Ses sentiments sur Agha Petros : « Il a joué un rôle durant la guerre mais il n’a aucune autorité pour représenter le peuple assyrien. Il est actuellement en France mais personne ne soutient son action. Nous ne le considérons plus comme l’un des nôtres. » Ajoutons, sans prendre parti, que parmi les reproches adressés à Agha Petros figure celui d’avoir, en tant que chef militaire assyrien, exhorté les Assyriens à lutter contre les Turcs sans rien faire pour aider les troupes de Mar Shimoun, ce qui fut une cause des exodes assyriens. Il est aussi considéré comme un escroc par d'autres.

 

Les aspirations assyro-chrétiennes

 

Certaines pétitions assyriennes demandèrent à la SdN de leur concéder un nouveau territoire ainsi qu’une indépendance totale sous la protection britannique; et également de n’avoir aucun contact avec la Turquie ou l’Irak. Selon Lady Surma, une des rares femmes avec Gertrude Bell (impliquée au plus haut niveau dans les affaires irakiennes de l'époque) autorisées à exercer un rôle public : « Sans solution apportée par la SdN, notre peuple sera forcé de s’expatrier. » Selon un très vieil homme : « Dans le passé nous étions indépendants et vivions en paix avec nos voisins. Aujourd’hui nous sommes dépossédés, dispersés et vivons en exil. Nous sommes des Chrétiens depuis de longues générations et en dépit des nombreuses difficultés nous avons gardé notre foi. Nous demandons seulement à pouvoir reconstruire nos églises et nos maisons. Dans la solution future, chacun doit se souvenir que nous avons besoin des plaines de Glava et de Shandiman pour cultiver la terre et nourrir notre peuple. » La Commission expliqua que son souhait était impossible du fait qu’ils vivaient dans des montagnes entourées de Turcs, d’Arabes et de Kurdes et qu’aucune puissance occidentale ne pourrait les défendre efficacement contre des agressions; de surcroît, la solution demandée par le gouvernement anglais consistait à laisser une portion des Assyriens en territoire turc et l’autre du côté irakien. La Commission leur demanda alors : « Si vous étiez inclus dans l’un ou l’autre territoire seriez-vous satisfaits d’obtenir une autonomie locale et de payer un tribut pour pouvoir vivre en paix ainsi que vous le faisiez jadis par l’intermédiaire de votre patriarche ? »

 

D’autres demandes consistèrent à pouvoir rester en territoire irakien mais sous la protection occidentale parce que le seul pouvoir arabe serait impuissant face aux aghas kurdes. Selon un autre évêque : « La sécurité sera assurée avec les Britanniques parce qu’ils sont forts et craints. Sous le seul Irak, livré à lui-même, ce seront l’anarchie, les persécutions et les massacres. » La Commission promit de faire état de leur triste situation. Toujours selon A. Paulis, Sir Henry Dobbs, le Haut Commissaire à l’Irak, s’entretint le 24 janvier 1925 avec la Commission sur le problème chrétien et montra une lettre du gouvernement métropolitain britannique, datée du 24 janvier 1925, et adressée au Président du Conseil irakien recommandant aux Irakiens d’accorder une autonomie locale aux Assyriens. Il paraît que le Roi Fayçal donna son accord. En ce qui concerne la protection britannique réclamée, A. Paulis conclut : « C’est toujours la même thèse que l’on entend ici des Musulmans et des Chrétiens. »

 

Qui était Albert Paulis ?

 

De quel bois se chauffaient ces personnages investis à un moment donné d’un pouvoir suffisamment élevé pour influer sur la vie de centaines de milliers, voire de millions d’individus ? Né en 1875 et issu de l’Ecole Royale Militaire belge (Artillerie), A. Paulis fut envoyé en 1902 dans l’Etat Indépendant du Congo par le Roi Léopold II pour gagner ensuite le Bahr el-Ghazal (sud du Soudan, env. 127.000 km2) à des fins d’exploration, d’études scientifiques, de lutte contre l’esclavage mais aussi dans un but plus secret d’annexions vers le Nil. Se faisant passer pour un tueur de lune auprès des féroces mais très superstitieux sultans azandés par la prédiction et l’arrivée d’une éclipse de lune, il fut le premier qui réussit à contrôler cette région hostile. Et cela sans verser une goutte de sang, si ce n’est par « bakolé » (son échange de sang avec le sultan Mangué) en vue de « légaliser » la protection de Boula Matari (Léopold II) sur cette contrée. Encerclé par les Britanniques qui refusaient cette annexion par l’EIC, et avec l’aide logistique des populations locales, A. Paulis réussit à transformer ses affameurs en affamés, lesquels sportivement s’inclinèrent... et purent ainsi être ravitaillés à nouveau.

 

En tant que héros de la Grande Guerre, A. Paulis reçut une lettre collective de remerciements de ses soldats pour la manière dont il les avait conduits au feu et sauvés. Il fut aussi professeur de déontologie coloniale et Chef de Cabinet de Louis Frank, Ministre des Colonies, avant de retourner au Congo où il manifesta une activité débordante dans la création et le développement de nombreuses sociétés ainsi que dans la construction d’importantes infrastructures en chemins de fer. Surnommé « Le Broussard » par ses camarades, détenteur de toutes les décorations, il mourut prématurément en octobre 1933, épuisé par ses efforts intenses au service des autres. Les nombreuses louanges allèrent toutes dans le même sens en attestant qu’il était un être d’exception : « La disparition d’un tel homme avec des qualités militaires, coloniales, diplomatiques et morales si exceptionnelles nous frappe tous avec consternation. » En 1934, la ville d’Isiro dans l’Uele (province NE du Congo) fut rebaptisée « Paulis » avant de retrouver son nom d’origine sous la dictature de Mobutu (et de devoir affronter beaucoup de problèmes encore aujourd'hui).

 

A. Paulis, un rationaliste de haut vol, était capable aussi d’émotions intenses. Chez Lady Surma qui hébergeait des familles assyriennes, il nota : « Nous voyons circuler dans la cour des femmes et des enfants dont l'allure est bien celle de pauvres réfugiés. C'est navrant. » A propos d’une délégation assyrienne : « De la fenêtre, je regarde partir ces proscrits : il est infiniment pitoyable de les voir s'éloigner, courbant le dos sous la neige qui tombe. Ils ne viennent pas en auto ceux-là. Ils n'ont ni fanfares ni drapeaux, seulement une foi robuste dans l'avenir. Il me semble avoir déjà vu pareils cortèges en août 1914, le long des routes de la Belgique, ma patrie. » Ou encore : « Je mentirais si je niais avoir été profondément ému en voyant l'attitude de tout ce peuple suppliant. C'est sans doute ainsi que devaient être jadis les foules de l'Europe Occidentale quand, se réunissant dans les églises, elles priaient le Seigneur de les délivrer de la fureur des Normands. »

 

Tel est le portrait d’un homme que Miss Gertrude Bell, Secrétaire aux Affaires Orientales à Bagdad du Haut Commissaire, Sir H. Dobbs, décrivit fort succinctement dans une lettre à sa famille en Angleterre de comme un personnage somme toute assez médiocre (2). On ne peut être plus succinct et expéditif dans le jugement.

 

Miss Bell, une façon d’écrire l’Histoire

 

Les contacts de cette femme émancipée, et aussi éminente archéologue tout à fait digne de figurer dans le club des fondateurs de l’Irak, furent parfois rudes avec les membres de la Commission. Ainsi, A. Paulis, homme au franc-parler, écrivit qu’il eut à lui adresser un  rappel à l’ordre sévère au cours d’un dîner en raison de son attitude ouvertement hostile à l’encontre de ses invités turcs, membres de la Commission. Cet épisode a probablement  contrarié la forte personnalité de Miss Bell qui semblait exercer un fort ascendant sur les hommes ainsi que le rapporta A. Paulis. De surcroît, et en dépit de sa méfiance envers les Turcs, Miss Bell décrivit le Général Djevad Pacha (Cevat Cobanli Pasa), représentant turc de la Commission, comme étant un inoffensif vieil assesseur (malgré toutes ses réserves sur la composition du staff turc). En réalité, pas tant qu’il n’y paraît si l’on se réfère au journal d’A. Paulis : en septembre 1924, il s’avança en Irak avec ses troupes en utilisant le couloir étroit de la vallée de Khabour afin de mener une expédition punitive contre les Assyriens dans les environs d’Amadia. Nous ne manquerons pas d’ajouter que ce même homme organisa avec Moustapha Kemal et les Allemands à partir de 1915 la célèbre défense de Gallipoli qui mena droit au désastre l’expédition alliée des Dardanelles ordonnée par W. Churchill.

 

Sa description de Paul de Téléki, autre commissaire de la Commission, est également « haute en couleur » : « un petit professeur »; mais « le plus capable » et aussi « le plus dangereux » qui « choqua » tout le monde du fait que lors d’un dîner il n’aurait pas manifesté la moindre motivation pour l’Irak et pour sa mission. Ainsi nous sommes à nouveau amenés à compléter le curriculum vitae de ce « petit professeur », soit dit en passant, un géographe reconnu à l’université : en 1919, P. de Téléki fut un délégué à la Conférence de Paix de Versailles et devint Premier ministre de Hongrie dès 1920. Avec le Régent Horthy qu’il servit, il exerça un rôle majeur dans son pays jusqu’en 1941 (année de son suicide). La controverse sur ce personnage remonte à l’année 1920 pour avoir accepté à cette date le premier train de mesures anti-juives du Parlement. Cette première loi bannissait les non-Chrétiens et les Juifs des universités hongroises (mais des exclusions similaires n’étaient pas rares dans les autres « démocraties » supposées être à même de protéger les droits de leurs minorités).

 

De surcroît dans la correspondance de Miss Bell, le « pompon » de l’exécution sans appel tombe comme un couperet (ou un anti-Prix Nobel si vous préférez) sur le malheureux E. af Wirsèn, Président de la Commission : « Un homme honnête, fade et sans intelligence ».

 

En conclusion, la Commission des Frontières, suspectée par G. Bell et H. Dobbs d’avoir des attitudes pro-turques pour avoir été reçue par Kemal Attaturk avant de se rendre en Irak, remit son rapport à la SdN : celui-ci était en faveur de la thèse britannique recommandant le rattachement du vilayet de Mossoul à l’Irak. Sans chercher à minimiser son admirable contribution, l’exemple de Miss Bell montre à suffisance que l’engagement politique intense, les sentiments passionnés ou le manque d’information ne sont pas les meilleures armes pour affiner le jugement et écrire une Histoire objective...

 


Marc Dassier

 

_________________

 (1) "The Brussels Line" par August Thiry  sur www.shlama.be/shlama/content/view/164/140

 (2) G. Bell letters, University of Newcastle

Carnets d'Albert Paulis


@Marc Dassier

 

 

 

  

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